Maître André Chamy, avocat au Barreau de Mulhouse depuis 1993, sociologue et juriste, a accordé à l'agence iranienne IRNA un long entretien d'analyse consacré à la réaction de la société iranienne face aux bombardements subis lors de ce que de nombreux observateurs qualifient déjà de « troisième guerre imposée » à l'Iran. Au-delà du commentaire géopolitique, cette intervention articule une lecture sociologique fine et une mise en perspective de droit international, en cohérence avec l'expertise constante du cabinet AC Jurisconsulte sur les dossiers à dimension transnationale, du procès de Tarek Aziz devant le Tribunal pénal irakien à l'affaire Sarkozy-Kadhafi.
Cette analyse, dont vous trouverez le texte intégral en source IRNA en bas d'article, s'inscrit dans une longue pratique d'observation des sociétés du monde arabo-musulman et du Moyen-Orient. Elle entend dépasser la lecture strictement politique des évolutions iraniennes pour saisir ce qui constitue, sur le plan sociologique, une matrice de résilience collective, et pour rappeler ce que le droit international dit — ou devrait dire — d'une agression armée non provoquée.
Une société en temps de bombardement : ce que la sociologie observe
Sociologiquement, une population confrontée à des bombardements n'adopte pratiquement jamais un comportement uniforme. On observe systématiquement un double mouvement : d'un côté, des réactions individuelles de peur, de fuite, de protection familiale et de recherche de sécurité immédiate ; de l'autre, des formes d'organisation collectives destinées à maintenir la vie quotidienne. C'est précisément ce double mouvement qui s'est manifesté en Iran au cours de la période de bombardements concomitante au mois de Ramadan.
Concrètement, les familles se sont recentrées sur leurs solidarités primaires, les voisinages se sont réactivés comme cellules de soutien, les réseaux d'entraide ont gagné en importance et les institutions locales sont devenues des repères essentiels. La guerre transforme les habitudes ordinaires : ce qui relevait jusque-là de la routine devient un effort collectif. Aller travailler, ravitailler les proches, protéger les enfants ou maintenir les services de base se mue en participation sociale à la résistance nationale.
Cette grille de lecture, classique en sociologie de la guerre depuis les travaux sur le Blitz londonien ou sur les sociétés assiégées, mérite d'être appliquée sans condescendance à l'Iran contemporain : la population a passé ce cap sans effondrement majeur de sa résilience ni de sa capacité à absorber le choc.
Cohésion, solidarité, mobilisation symbolique
Parmi les réactions les plus remarquables observées, on relève d'abord une capacité d'adaptation rapide. La société iranienne a subi un choc violent, mais elle a développé spontanément des mécanismes d'organisation : entraide locale, circulation de l'information, mutualisation des ressources, prise en charge des personnes vulnérables. La cohésion sociale n'a pas été décrétée d'en haut ; elle a émergé d'en bas, comme réponse pragmatique à une menace extérieure commune.
La crise a également fait apparaître une forte mobilisation symbolique : multiplication des discours sur l'unité nationale, manifestations réunissant tous les segments de la société — femmes voilées et femmes non voilées, hommes pieux et conservateurs aux côtés d'hommes libéraux — et toutes générations confondues, arborant le drapeau national. À cela s'ajoute la valorisation des figures du sacrifice et la mise en avant d'une continuité historique de plusieurs millénaires. Dans une société comme l'Iran, marquée par une mémoire ancienne des invasions, des guerres et des sanctions, cette mémoire collective réactive une ressource morale considérable.
Les différences, voire les divergences internes, peuvent être momentanément relativisées au profit d'une identité partagée : celle de la nation attaquée. Cette unité n'est jamais absolue ni permanente, mais elle constitue souvent l'un des effets sociaux les plus puissants d'une crise majeure.
Enfin, la guerre révèle des comportements plus discrets mais essentiels : patience, discipline quotidienne, acceptation de contraintes temporaires, soutien logistique, maintien des liens familiaux et communautaires. Tout cela devient un atout pour défier, résister et, in fine, sortir vainqueur d'une épreuve collective.
Résilience collective et patriotisme : un éveil affectif, non idéologique
La résilience désigne la capacité d'une société à absorber un choc, à continuer de fonctionner et à se reconstruire malgré la violence subie. Lorsqu'un pays fait face à une agression, ce ne sont pas seulement ses forces armées qui sont mobilisées : l'ensemble des acteurs sociaux est concerné. Citoyens, administrations, services publics, familles, entreprises, associations et communautés religieuses ont tous participé, chacun à leur manière, à la continuité nationale.
Habituellement, les crises majeures renforcent le sentiment d'appartenance nationale. Face à l'adversité, les individus redécouvrent ce qu'ils ont en commun : une histoire, une culture, un territoire, une mémoire et un destin partagé. Le patriotisme qui a émergé au cours de cette guerre d'agressions n'est pas nécessairement idéologique : il est avant tout affectif et concret. Il s'exprime par la défense du pays, la fierté de la résistance, la valorisation des symboles nationaux et le refus de se soumettre à une puissance extérieure.
Cette nuance est juridiquement importante : confondre patriotisme défensif et adhésion politique au régime conduit à une lecture biaisée du droit à l'autodétermination des peuples, principe consacré à l'article 1er, paragraphe 2 de la Charte des Nations Unies et réaffirmé par la résolution 2625 (XXV) de l'Assemblée générale.
L'agression armée à la lumière du droit international public
Du point de vue du droit international, une agression armée non provoquée contre un État souverain constitue la violation la plus grave de l'ordre international contemporain. L'article 2, paragraphe 4 de la Charte des Nations Unies interdit aux États membres « le recours à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies ». La résolution 3314 (XXIX) du 14 décembre 1974 définit l'agression et l'identifie comme « la forme la plus grave et la plus dangereuse de l'emploi illicite de la force ».
Le droit international humanitaire, codifié notamment par les quatre Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels de 1977, impose en outre des obligations strictes à toute partie belligérante : principe de distinction entre combattants et population civile, principe de proportionnalité, principe de précaution dans l'attaque. La frappe d'infrastructures civiles, de zones résidentielles ou de sites protégés engage la responsabilité pénale individuelle des auteurs, ordonnateurs et complices, conformément à l'article 8 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
- Crime d'agression : codifié à l'article 8 bis du Statut de Rome, il vise la planification, la préparation, le lancement ou l'exécution, par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l'action politique ou militaire d'un État, d'un acte d'agression qui constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies.
- Crimes de guerre : définis à l'article 8 du Statut de Rome, ils englobent notamment les attaques délibérées contre la population civile, les hôpitaux, les écoles ou les biens culturels protégés.
- Responsabilité de l'État agresseur : au-delà de la responsabilité pénale individuelle, l'État dont les forces armées ont commis l'agression engage sa responsabilité internationale et peut être tenu à réparation, conformément aux articles de la Commission du droit international sur la responsabilité des États (2001).
- Légitime défense : l'article 51 de la Charte reconnaît à l'État victime un « droit naturel » de légitime défense, individuelle ou collective, jusqu'à ce que le Conseil de sécurité ait pris les mesures nécessaires.
La cohésion d'une société agressée et la légalité internationale ne sont pas deux registres séparés : le droit reconnaît au peuple agressé une dignité juridique propre, et impose à l'agresseur des obligations dont la méconnaissance ouvre la voie à des poursuites pénales internationales.
Soutien aux dirigeants, désarroi et continuité historique
La solidarité n'efface jamais la souffrance. Une population bombardée connaît la peur, le deuil, la fatigue psychologique, la perte de repères et l'angoisse du lendemain. Les destructions matérielles touchent des lieux de vie et des patrimoines individuels et collectifs, tandis que l'incertitude fragilise les projets familiaux et professionnels. Il n'y a aucune contradiction entre patriotisme et désarroi : on peut vouloir défendre son pays tout en étant bouleversé par le prix humain du conflit.
Dans de nombreuses sociétés confrontées à une menace extérieure, on observe par ailleurs un phénomène classique de « ralliement autour de l'autorité » (rally 'round the flag effect). Même des citoyens critiques envers leurs dirigeants peuvent considérer qu'au moment de l'agression, l'unité nationale prime sur les divisions internes. Ce soutien n'efface pas les désaccords politiques antérieurs, mais il les suspend partiellement : l'ennemi extérieur agit comme facteur de recentrage collectif, la contestation interne passant au second plan tant que la sécurité nationale est en jeu.
Au final, oui — dans une large mesure, une agression extérieure tend à produire un resserrement national. La guerre rappelle brutalement l'existence d'un destin commun. Elle pousse des groupes parfois divisés à coopérer, à partager des sacrifices et à redéfinir ce qui les unit. Face à l'ennemi, la nation iranienne a redécouvert sa cohésion profonde, sans que cela vaille validation rétrospective de toutes les politiques internes du pays.
Cette lecture s'inscrit dans la continuité de l'expertise du cabinet en droit international et des engagements internationaux pris au cours de plus de trente années de pratique au Barreau de Mulhouse, depuis la défense des intérêts irakiens devant le Tribunal pénal jusqu'aux dossiers contemporains touchant aux relations entre la France et le monde arabo-musulman.
Source : Cet article est un relais et une analyse étendue de l'entretien accordé par Maître André Chamy à l'agence de presse iranienne IRNA, publié le 26 avril 2026 sous le titre « L'Iran face à l'épreuve d'une troisième guerre imposée : la réponse de la société ».
Lire l'entretien original sur IRNA : fr.irna.ir/news/86138139.
Pour toute question relative au droit international, au droit pénal international ou pour bénéficier de l'expertise d'un avocat rompu aux dossiers à dimension transnationale, n'hésitez pas à contacter le cabinet AC Jurisconsulte au 03 89 66 08 50.